De Cozar et les rouges aventures du Torpedo

La température vient de passer en dessous des -10° Celsius. Nous sommes mardi, l’horloge vient de sonner les deux heures du matin. Bientôt trois heures que j’attends dans cet entrepôt, perdu dans la contrée bordelaise, au milieu de l’épais blizzard de décembre. J’attends celui que je recherche depuis des mois. Mon informateur m’a dit que je ne pouvais pas être certain de sa venue. Il m’a aussi dit d’être discret. L’homme est recherché.
Alors que le sommeil me gagne, la porte en face de moi s’ouvre à la volée. Une silhouette emmitouflée dans une parka grise se tient dans l’encadrement. La porte se referme, l’homme vient se planter devant moi. La parka tombe : Hugo de Cozar apparaît. Il porte une chapka grise, des bottes à fermeture éclair et un bleu de travail. Il tient un ballon sous le bras, porte un marteau et une faucille à la ceinture et arbore une légère moustache que le gel a figée. Sans plus de formalité, le regard sombre, il lance :
-J’ai peu de temps. Commençons.

Alors qu’Hugo allume un cigare, je pose la première question.

AB : Peux-tu te présenter, ainsi que le Torpedo ?

HdC : Je m’appelle Hugo de Cozar et suis en quatrième année à Sciences Po Bordeaux, dans le master « Métiers du politique ». Pour faire court, j’ai l’intention d’être l’éminence grise des plus grandes personnalités politiques pour faire triompher l’idéologie. Quant à mon équipe de foot, le Torpedo… si je devais le résumer en trois mots, ce serait « incompétence »… « alcoolisme »… et bon, « football » quand même, un peu. Notre objectif principal est d’apporter une touche cocolective au sein de cet IEP aux tendances politiques un peu borderline. Sinon, on essaye de jouer en championnat universitaire quand on est assez organisés pour ça. Mais pour te donner une idée, mercredi dernier, j’étais dans mon canapé, quand j’ai reçu un coup de téléphone. Je décroche et j’entends « Allo ouais vous êtes où ? ». C’était le capitaine de l’équipe contre laquelle on était censés jouer ce soit là, mais la fédé’ nous a pas prévenu. L’organisation, c’est pas trop notre fort.

Comme pour aider ce douloureux souvenir à passer, je vois le capitaine sortir une flasque et s’enfiler une rasade de tord-boyaux. Une légère lueur d’enthousiasme s’allume alors dans ses yeux :

HdC : Question suivante ?

AB : Qu’est-ce-que tu pourrais me dire sur l’ambiance au sein de l’équipe ?

HdC : Et ben… en sachant que les qualités techniques, physiques et tactiques ne sont pas au rendez-vous, on est obligés de compenser par la solidarité sur le terrain. Des fois, notre cohésion nous permet d’accrocher quelques résultats satisfaisants !

AB : Est-ce que c’est ça ton rôle en tant que capitaine alors ?

HdC : Oui tout à fait. Avec mes collègues Florent Schmuck et Théo Cortet, notre but est vraiment de garantir le soutien entre les joueurs. Avec le temps, les effectifs ont beaucoup changés : entre les primo-entrants et les Erasmus qui ne parlent pas tous tout-à-fait français, il a fallu qu’on fasse un effort dans l’établissement de bases solides de solidarité. Grâce aux foots organisés entre nous le samedi, l’alchimie a pris rapidement heureusement, et l’équipe tourne bien !

AB : Combien êtes-vous ?

HdC : Une trentaine maintenant.

AB : Et comment se passent les sélections alors, dans le cadre des compétitions ?

HdC : On sélectionne tant bien que mal, car on met un point d’honneur à faire jouer tout le monde. On se base surtout sur la motivation des joueurs, de leur envie, beaucoup plus que sur leur niveau. Le but est de promouvoir l’intégration des joueurs : on sélectionne ceux qui viennent à l’entrainement et aux soirées, et on fait en sorte de bâtir des liens forts entre eux et les autres joueurs.

Hugo fait une pause, et plonge son regard à travers la seule fenêtre de l’entrepôt. Une vraie tempête de neige se déchaine dehors, cachant la lune dont la lumière nous parvient à peine. Un sourire énigmatique étire ses lèvres : sans doute les souvenirs des matchs endiablés sur les plaines de Stalingrad lui reviennent-ils. Ces matchs où la raspoutitsa collait aux bottes et où le froid de l’hiver russe mordait les joueurs de toute part, sans jamais les dissuader de s’entraîner, pour un jour défaire les opposants à la noble cause qu’ils défendaient sans relâche. Comme pour confirmer mes pensées, sans lâcher le blizzard des yeux, il déclare :

HdC : Tu vois, le Torpedo c’est un peu comme un confis niçois. Y’a des poivrons rouges, des poivrons verts, des courgettes, des aubergines… tout se mélange, tout va bien avec tout… on est un peu mous mais on n’est pas dégueu. Des fois, l’équipe me fait penser au Titanic, tellement on sombre pendant les secondes mi-temps…

Hugo plante alors ses yeux dans les miens :

HdC : …mais lutter aux côtés de mes camarades restera toujours ma raison d’enfiler mes crampons.

AB : Et si tu devais convaincre un joueur de te rejoindre dans ton combat ?

Hdc : Le Camarade Smallwood. Un professeur de qualité que j’ai eu la chance d’avoir trois ans d’affilée en anglais. Et un ancien joueur du club de Créteil. Ce serait une recrue superbe pour la Lutte…

Alors que sa phrase s’achève, son regard s’empreint soudainement d’un air méfiant. Nous tendons l’oreille. Une salve de coup retentit contre la porte. Des cris s’élèvent.

Inconnu : SORTEZ DE LA !

HdC : C’est le Spartak…

La porte vole en éclat, révélant trois grands hommes blonds en uniforme. Hugo se lève précipitamment et cours vers la fenêtre non loin : alors qu’il se jette à travers cette dernière, faisant voler un millier d’éclats de verre autour de moi, il lance un dernier :

HdC : LA LUTTE CONTINUERA !

Je reste figé sur ce dernier cri, attendant la réaction des trois intrus du Spartak. Sans m’accorder plus d’attention, ils partent à toute jambe à la poursuite du capitaine du Torpedo, probablement déjà loin, ayant profité du blizzard pour se fondre dans la nuit. Je range mon calepin et mon stylo, ferme mon sac et rabats ma capuche : je pénètre à mon tour dans les ténèbres glacés, laissant derrière moi un entrepôt vide, où seules deux chaises trônent, éclairées d’une bougie incandescente finissant de se consumer.
Hugo de Cozar s’en est de nouveau allé.

A.B

You May Also Like

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *